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L'INFORMATION, L'IMAGE, LES RESEAUX

  • 1. L'Institut National de l'Audiovisuel est une riche banque d'informations, principalement sous la forme de sons et d'images animées. C'est aussi un << établissement public à caractère industriel et commercial >>, ce qui le rend structurellement sensible aux enjeux de l'articulation entre le public et le privé... Il en résulte que l'INA est concerné à un double titre par le thème de cette table ronde - quelles sont les responsabilités respectives des secteurs publics et privés vis-à-vis de la répartition de l'accès à l'information en ligne? - : premièrement, au plan pratique, par la nécessité de définir une politique de services en ligne pour ses archives; deuxièmement, au plan théorique, parce qu'on attend de l'INA une contribution substantielle à la réflexion sur les enjeux du développement actuel des technologies de communication.

    Pour aborder l'aspect pratique, commençons par distinguer les différents types d'interlocuteurs auxquels l'INA peut apporter quelque chose en matière d'information; j'en vois quatre: les professionnels de l'audiovisuel et de la communication, le monde des entreprises, le monde des universitaires et des chercheurs, le grand public.

    Mettons à part les ressources documentaires et de formation, qui peuvent intéresser tous les publics, pour considérer les fonds d'archives sonores et audiovisuelles, dont la conservation et l'exploitation constituent la mission principale de l'INA; il ne reste plus alors que deux types de partenaires << officiels >> dans la pratique ordinaire de l'Institut: les professionnels de l'audiovisuel << broadcast >> et les chercheurs concernés à un titre ou à un autre par l'utilisation d'archives audiovisuelles. Aux premiers est réservé l'accès commercial aux archives gérées par le département << Droits et archivage >>. Aux seconds, depuis le 1er janvier 1995, est ouverte la consultation gratuite des documents détenus par l'Inathèque de France, département de l'INA auquel est dévolue la mission du dépôt légal audiovisuel.

    On a ainsi affaire à deux dépôts d'archives parallèles qui répondent à deux logiques bien distinctes, l'une orientée vers la prestation commerciale et l'autre vers la consultation gratuite, mais qui se réclament toutes les deux de l'intérêt public. Car le fonds commercialisé constitue en lui-même un patrimoine dont la restauration, la conservation et la gestion relèvent de la responsabilité publique. La frontière n'est donc pas aussi nette qu'il pourrait y paraître à première vue.

  • 2. Quoi qu'il en soit, l'arrivée en force des réseaux est un événement capable de modifier en profondeur les données de la situation. L'INA entend bien se positionner de façon innovante et prospective par rapport aux possibilités offertes par les inforoutes et le numérique, citons par exemple :

    - l'expérimentation d'un serveur ATM pour la distribution de produits broadcast aux clients privilégiés

    - le développement d'une station de lecture audiovisuelle (SLAV) à l'usage des chercheurs

    - la création d'un serveur sur Internet, le Médiaport, à l'adresse d'un plus large public, capable d'accueillir, outre l'INA (et, bien sûr, IMAGINA!), des partenaires tels que le CSA, le Monde Diplomatique, etc.

    Cette répartition se justifie à l'heure actuelle par le fait que les débits effectifs sur Internet sont insuffisants pour permettre une distribution de produits audiovisuels en qualité broadcast (il faut 4 Mbit/s), pour lesquels on est donc obligé de se tourner vers des liaisons spécifiques à haut débit, type ATM. Le transfert des documents audiovisuels sur support numérique dans des conditions satisfaisantes pose aussi des problèmes. Mais au-delà des limitations d'ordre technique qui seront tôt ou tard dépassées se profile un problème beaucoup plus substantiel: celui des droits et royalties liés à la commercialisation des documents audiovisuels.

    Aujourd'hui, dans le domaine de l'image animée, la part des échanges proprement commerciaux sur le Web reste limitée, et la plupart des sites remplissent plutôt une fonction de vitrine et de catalogue sommaire avec échantillons. Cependant, un nombre croissant de sites offrent des catalogues complets de leur produits, assortis de moteurs de recherche plus ou moins sophistiqués, à des fins commerciales ou de simple consultation off-line: cela peut constituer pour l'INA un objectif qui ne soulève pas trop de questions de fond. Il en ira tout autrement le jour où le Web permettra l'accès en direct (ou quasi-direct) à des images animées de qualité broadcast. Il faudra bien alors formuler des principes et des critères permettant de déterminer, en accord avec les ayant-droits, quels documents doivent être rendus accessibles au public, et sous quelles conditions financières...

  • 3. Les principes en question ne se laissant pas toujours aisément discerner, il paraît nécessaire de prendre du recul par rapport au contexte spécifique de l'INA pour élargir notre réflexion. Je voudrais même prendre un maximum de recul en vue d'analyser la notion d'information, en elle-même, et par rapport aux réseaux. C'est à partir de là que je voudrais éclairer le thème général de notre discussion, à savoir les rapports respectifs du secteur public (en première approche identifié à l'état) et du secteur privé (considéré ici à travers la logique du marché) à la régulation et au contrôle du développement des réseaux.

    Commençons donc par nous demander ce que recouvre au juste la notion d'information, qui se trouve au centre de notre débat. L'information, c'est par définition ce qui s'échange dans la communication; c'est aussi, dans un sens un peu différent que nous allons préciser, ce que traite l'informatique et qui circule dans les réseaux. Au sens le plus général, une information est une donnée cognitive, sensible ou intelligible, plus ou moins complexe. Etymologiquement, information signifie << réception d'une forme >>; mais ici, << forme >> doit s'entendre au sens aristotélicien de structure interne constituant une chose dans sa nature. Pour Aristote, toute chose est composée de matière et de forme: la forme étant ce qui structure la matière, elle est en elle-même immatérielle. Il faut ajouter que dans la perspective aristotélicienne, la forme peut se rencontrer sous deux modalités d'existence typiquement différentes: soit investie dans la chose matérielle qu'elle structure de l'intérieur, c'est le mode réel ou entitatif; soit séparément de la chose, dans l'esprit qui la considère en l'abstrayant de ses conditions matérielles, c 'est le mode intentionnel ou cognitif. Je crois qu'on peut dire que le concept << communicationnel >> d'information correspond exactement à la notion aristotélicienne de forme, dans sa modalité cognitive (Le concept d'information, tel qu'il est utilisé par les biologistes, se rapproche davantage de la forme << entitative >>).

  • 4. Considérée comme forme cognitive, l'information est donc immatérielle. Est-ce à dire que les objets dont traite l'informatique -la << science de l'information >>-, ou qui circulent dans les réseaux, sont eux-mêmes immatériels? Peut-on dire avec John Perry Barlow qu'il n'y a plus de matière dans le cybermonde? Bien sûr que non! Pour organiser et communiquer l'information, pour la stocker, la traiter, la transférer, la partager, il faut qu'elle prenne corps, qu'elle se matérialise: l'informatique et les réseaux ne traitent pas directement l'information pure, mais les signes dans lesquels elle se concrétise. L'informatique manipule des signes qui sont, eux, tout à fait matériels. Toute communication, y compris cette communication fondamentale et consubstantielle à l'espèce humaine que constitue le langage, s'effectue au moyen de signes matériels, comme le sont les mots. (Pour être tout à fait exact, il faut préciser que ce qui circule dans les réseaux et que traite l'informatique, ce sont des signaux électroniques, des << signes de signes >> dont les premiers sont raccordés aux seconds par le moyen du codage binaire. Or le << sens >>, c'est-à-dire le contenu cognitif que véhiculent les signes, se situe dans l'information comme telle, pas dans les signaux qui la transmettent: l'informatique est aveugle au sens.)

    L'informatique et les réseaux nous transportent donc dans un monde de signes. Or, toute chose peut être désignée par un signe... il suffit de lui donner un nom! Toute chose peut exister dans le cybermonde, c'est-à-dire dans le monde des objets informatiques, par mode de signe. Mais, par définition, le signe n'est pas la chose: << aliquid stat pro aliquo >>, disaient les scolastiques, le signe de la pizza n'est pas la pizza; il n'y aura jamais de pizza réelle dans le cyberespace! Le monde des signes, le monde de la communication et des médias n'est pas un monde en soi qui pourrait se passer du monde des choses: le monde virtuel est un monde réel, mais pas substantiel.

    Il y a pourtant une catégorie de signes qui représente un intérêt particulier pour notre réflexion: je veux parler des images. L'image est un signe qui ressemble à ce qu'il signifie, et l'image parfaite est l'image qui ressemble à son modèle au point de l'égaler: de là à se substituer à lui, il n'y a qu'un pas, que tout, aujourd'hui, nous pousse à franchir. L'image est un << signe-chose >> quasi-substantiel; la plupart des signes sont plus ou moins transparents ou transitifs, mais les images se présentent comme des choses-en-soi, directement consommables. C'est la raison pour laquelle les images (au sens large: images fixes, sons et images animées) sont si importantes pour les stratégies d'occupation et de développement commercial de l'Internet: elles constituent le moyen indispensable de séduire et de rendre captifs les surfeurs nomades, interactifs, et insaisissables, en leur offrant du prêt-à-consommer.

  • 5. On a soutenu que nous passons d'une économie de choses à une économie de signes: mais qu'est-ce que l'économie elle-même, sinon un espace de gestion des choses par le moyen de l'argent, c'est-à-dire un signe quantitatif de leur valeur? Il serait donc plus juste de dire que l'on passe d'une économie binaire chose / valeur (ou marchandise / argent) à une économie ternaire chose / signe / valeur. Outre l'antinomie fondamentale, assignée par Marx à l'économie de marché, entre << valeur d'usage >> (= valeur-chose) et << valeur d'échange >> (valeur-argent), on assiste donc à l'émergence de deux nouveaux champs de conflits potentiels: entre le monde réel et le cyberespace d'une part (signe contre chose), entre le monde de l'information et le monde du marché d'autre part (signe contre valeur). Notons en passant que ces confrontations existent depuis très longtemps: en fait, depuis que l'homme et le langage existent! Car le langage articulé constitue le moyen de communication fondamental. Dans ses dialogues, Platon a immortalisé le combat de Socrate contre les sophistes, ces communicateurs (rhéteurs) habiles à tirer profit en argent et en pouvoir de leur maîtrise du discours aux dépens de la vérité. Les sophistes sont toujours d'actualité, philosophiquement et politiquement, mais ils ont aujourd'hui les technologies de communication à leur disposition.

    C'est à un tel niveau de radicalité philosophique que s'enracine la problématique du présent débat: à qui reviendra-t-il d'arbitrer, ou au moins de réguler, les gigantesques rapports de forces engagés entre les représentants de ces dimensions clefs de la réalité sociale que sont le monde des choses, le monde de l'information, le monde de l'argent? Les Etats, sous leur forme actuelle, et l'ensemble des institutions en charge du bien commun du corps social, pourront-ils relever un tel défi sans passer par une mise en question radicale de leur mode de fonctionnement, voire de leur légitimité même? Par delà la critique nécessaire des lourdeurs et des rigidités de l'Etat-providence, n'est-ce pas la conception classique de la << souveraineté >> de ces états qui se trouve mise en cause?

    A vrai dire, le caractère multinational de l'économie de marché a déjà sérieusement mis à mal la souveraineté des états-nations. D'où l'idée que l'alternative se trouverait précisément du côté du marché, seul opérateur efficace de régulation du devenir social. En arrière-plan de l'inéluctable débat sur la valeur respective de l'état ou du marché pour la meilleure gestion du bien commun, et des intérêts du corps social, pèsent les enjeux d'un dilemme, à première vue indépassable, entre les priorités opposées de l'accroissement de la richesse collective et du progrès de la justice sociale. L'économie de marché étant plus favorable aux intérêts privés stimulerait davantage l'esprit d'entreprise et donc le développement, tandis que l'état-providence serait davantage en charge d'une répartition équitable des biens. Le 19è siècle a radicalisé cet antagonisme, dont aucune réforme ou révolution n'a jusqu'à présent réussi à nous faire sortir. De plus, le 20è siècle se termine sur un triomphe apparemment total de l'idéologie libérale, c'est-à-dire des impératifs de l'économie de marché posés comme valeurs ultimes. Serions-nous parvenus à << la fin de l'histoire >>, comme l'a suggéré un ouvrage au titre provoquant ?

    Il y a au moins deux facteurs de changement qui permettent d'en douter. Le premier est le constat trop évident que le monde actuel n'est pas en paix. Bien au contraire, il est la proie de tensions violentes de toutes sortes qui ne sont que localement et précairement jugulées. Sur le long terme, le maintien du statu quo politique et social est la moins vraisemblable des hypothèses. Mais je ne veux pas m'attarder sur cet aspect des choses, car nous nous intéressons ici au deuxième facteur de changement évoqué. Je veux parler de l'ascendant que les technologies de l'information et de la communication ont pris sur le monde contemporain, et réfléchir plus spécifiquement à l'impact des réseaux sur la société présente et à venir.

  • 6. Il est certes impossible de prévoir l'avenir avec certitude, mais le futur dépend pour une part de nos actions (ou inactions) présentes: il est donc souhaitable d'énoncer des principes directeurs capables d'orienter notre action. J'énoncerai donc le principe suivant: << à socialité nouvelle, institutions nouvelles >>. C'est dans la mesure même où les nouvelles pratiques de communication sont prégnantes de rapports sociaux nouveaux, que de nouvelles institutions aptes à les incarner devront émerger. Pour prendre un exemple, ce n'est pas l'idéal démocratique qui devra être mis en cause, mais la forme institutionnelle que lui a donnée l'essor de l'imprimerie: les modes de participation, de délégation, de représentation, de légitimation, bref les modalités de la citoyenneté, devront évoluer. L'état d'aujourd'hui est communément couplé à la notion historique, géographique, linguistique de nation. Les structures organiques de demain, celles qui seront les gestionnaires et les régulatrices du bien commun social, devront posséder une légitimité et une efficacité supra-nationales, tout en sachant décentraliser tout ce qui peut l'être, au niveau régional, urbain, voire associatif ou familial... Les modalités d'exercice de la souveraineté sont appelées à des changements profonds, non seulement quant à leur forme, mais quant à leur sujet!

    D'accord ici avec John Perry Barlow, je dirai que c'est la formulation même du contrat social que les conditions du monde moderne - et pas seulement les technologies de communication! - nous contraignent à remettre en chantier. Et il est inutile d'espérer qu'une foi aveugle dans les vertus de l'économie de marché puisse nous mener à bon port par la grâce de la << main invisible >>, à moins d'accepter que le règne de l'argent et la puissance économique s'imposent définitivement comme fins ultimes de la société, au détriment de la justice sociale, et surtout, de tout espoir d'orienter l'effort collectif vers le développement intégral de la personne, de toute personne humaine.

  • Louis CHAMMING'S, décembre 1996

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