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Philippe Quéau : " Donner accès au domaine public mondial de l'information "

Que signifie le " numérique intégral " ?

Désormais le numérique envahit toutes les phases de la chaîne image : saisie, production, réalisation, mais aussi diffusion, archivage, traitement. Le mariage du Web et de la télévision n'est qu'un avatar du tout numérique. Le thème du " numérique intégral " c'est le constat de cette normalisation. Mais c'est aussi une interrogation sur les conséquences lointaines d'une telle intégration. Un nouveau langage de l'image va-t-il apparaître, explicitement (ou implicitement) logé dans les algorithmes et les modèles ? Quelles seront les limites imposées à la création par une telle standardisation de notre conception même de " ce qu'est une image " ? La puissance de la chaîne image a fait ses preuves du point de vue économique et technologique. Peut-on en dire autant sur le plan de la création ? Certes, les arts numériques et interactifs ont laissé germer quelques écritures nouvelles, diverses pépites innovantes. Mais ne risquons-nous pas une " mathématisation intégrale " de notre vision du monde ? Nous avons encore en mémoire les jaillissantes images d'un Len Lye ou d'un Mc Laren, pourtant péniblement dessinées une à une sur la pellicule même. De la rencontre entre la main et la lumière naissait alors une danse inimitable de photons, vingt ans avant le numérique. Le numérique intégral sonne un peu comme " casque intégral " ou " nu intégral ". Il ne faut jamais oublier d'habiller les images d'un peu d'analogique, d'une part, et de les laisser librement déployer leurs cheveux au vent de l'inspiration. Le défi d'Imagina 98 sera de conforter le numérique intégral à nos rêves d'images. Il faudra prendre la mesure de la grande avancée numérique, mais aussi de ses limites.

Quels sont les grands axes scientifiques et culturels d'Imagina 1998 ?

Trois grands axes :

1. La question systématique globale : Quel sera le média de référence du XXIe siècle ? La télévision ou Internet ? Qui va gagner le combat du push ou du pull ? C'est une bataille gigantesque qui risque de remettre en cause tous les équilibres, toutes les idées reçues. Ce combat s'amorce. Il n'est pas joué d'avance. Nous sommes aux premières loges. Nous pouvons même nous payer le luxe de prendre des paris et de jouer aussi dans ce théâtre médiatique mondial. Pas forcément sur le plan des technologies, mais par exemple en prenant des initiatives politiques fortes, comme la promotion de l'accès au " domaine public mondial de l'information " capable par sa simple masse informationnelle de faire contre-poids efficace à la seule logique du marché, à laquelle on ne peut nécessairement faire confiance pour des missions d'intérêt général comme l'éducation ou l'accès " citoyen " à l'information publique.
2. La question de " l'intelligence " des créatures et des agents qui vont de plus en plus proliférer dans le monde numérique. Assistants personnels, filtres de recherches individualisés, interfaces conviviales, machines " affectives " ou " sensibles " sont autant de modalités de l'intelligence artificielle mise au service de la société de l'information. Mais cette " intelligence ", cette " sensibilité ", cette " affectivité " ne sont que des métaphores. C'est d'abord et avant tout de modélisation et d'automatisation qu'il s'agit. Jusqu'où pourrons-nous aller en matière de modélisation ? Y a-t-il des limites théoriques à cet effort de mise en boite de l'intelligence et du comportement ? Quelles seront les conséquences à long terme d'une robotisation de l'intelligence sur notre compréhension du monde, sur nos schéma mentaux ? Voilà des questions très ouvertes...
3. La création numérique. On sait désormais que l'on peut, selon la formule consacrée, " tout faire ", grâce aux outils numérique. Mais est-ce si vrai que cela ? Le véritable créateur n'a aucune envie de voir sa vision s'enfermer dans un moule standard, fût-il apparemment infini. La peinture ne s'est jamais laissé enfermer dans les cadres mentaux d'une époque donnée. Saurons-nous, nous aussi, nous libérer des cadres mentaux imposés subrepticement par le numérique ? Saurons-nous même rester assez critiques, et libres, pour les percevoir et les mettre au jour ? On parle beaucoup trop d'outils et de performances techniques. Il est temps de se dégager de cette langue de bois numérique, pour retrouver le sens. Que cherchons nous en fait ? Du nouveau, toujours du nouveau. Le numérique n'est plus " nouveau ". Donc il faut chercher autre chose.

Comment voyez-vous l'avenir d'Imagina?

L'avenir d'Imagina sera surprenant ou ne sera pas. Si Imagina commence à ronronner, alors il disparaîtra vite dans la nébuleuse des " marchés " et autres colloques spécialisés. Imagina est au carrefour de l'image et de l'imagination. Son avenir doit être de montrer toujours plus d'images, belles et nouvelles, et de toujours plus flatter l'imagina tion. Depuis son origine, Imagina a pris les modes par surprise. Imagina a su se renouveler toujours, parce qu'il n'était pas à l'écoute des modes du moment mais à l'affût des signes de l'avenir. Aujourd'hui encore, Imagina doit s'efforcer de surprendre, de ravir, de montrer qu'il y a, derrière les consensus passagers, de formidables bouffées d'inattendus.

Bernard Stiegler : " Élaborer une grammaire des images et des sons "

Que signifie le " numérique intégral " ?

C'est le phénomène fondamental qu'Imagina 1998 va commencer à mettre en évidence : la mutation très profonde de l'industrie du broadcast. Le numérique intégral, c'est la circulation des images sur toutes les formes de réseaux et surtout la fin du modèle de la diffusion horaire. Le flux et le stock vont s'articuler l'un sur l'autre et l'évolution des modes de programmation et de diffusion sera suivie par une évolution de la conception et de la nature même des programmes. Les transformations techniques vont aussi amener les médias sur des terrains nouveaux tels que l'éducatif, les services. Il y a par conséquent une évolution de ces technologies vers un usage social afin que les médias ne soient plus simplement des vecteurs publicitaires mais des outils de connaissance, de travail, de coopération. C'est la grande conséquence à attendre du numérique intégral. La numérisation totale du broadcast implique parallèlement sa mondialisation totale. Y aura-t-il encore des systèmes audiovisuels nationaux de poids dans les dix ans qui viennent ? Ce n'est pas sûr. Passer au numérique intégral, c'est s'émanciper totalement des réseaux terrestres nationaux, c'est donc ouvrir des boulevards à une industrie mondiale des programmes audiovisuels. Une bataille géopolitique sur les grands médias débute. Les stratégies de ceux qui veulent développer des services sur la société de l'information vont nécessairement passer par le broadcast numérique. Le numérique intégral représente aussi la possibilité pour tout un chacun d'accéder à une image manipulable, traitable, exploitable, ce qui conduira vers la house vidéo, c'est-à-dire un changement profond de l'attitude comportementale du consommateur. Demain, on trouvera sur les réseaux de la société de l'information des moteurs de recherche audiovisuels pour chercher de l'information, pas simplement en spectateur passif, mais pour l'utiliser, pour l'éducation, les travaux scientifiques, professionnels, pour la création. Cela est rendu possible parce que la house video va se développer comme s'est développée la house music au début des années 1980. Derrière tout cela, il y a aussi un enjeu théorique majeur : développer une " théorie " grammaticale des images et des sons indispensable à la construction des moteurs de recherche audiovisuels.

Quels sont les grands axes scientifiques et culturels d'Imagina 1998 ?

Je vois pour ma part quatre axes dans ce crû d'Imagina. Tout d'abord la formalisation des contenus, la grammaire des images. L'Ina est très actif sur ce sujet, pour définir des moteurs de recherche audiovisuels, c'est pour nous l'axe scientifique fondamental. Leonardo Chariglione, qui est le président de la deuxième session d'Imagina, est un grand spécialiste de ces questions-là. La deuxième grande question, c'est celle du média de référence du XXIe siècle. Je ne pense pas pour ma part qu'il s'agit de choisir entre la télévision et l'Internet. On a déjà la WebTV, la Surf TV, l'Open TV qui combinent les deux. Je ne crois pas non plus à un combat entre le push et le pull, mais à un système qui va les combiner. Il va y avoir des dispositifs qui donneront des programmes qu'on trouvera sur le flux en push mais qu'on retrouvera sur le stock comme moyen d'accès à des techniques pull. Nous allons explorer cela à Imagina, afin d'anticiper avec les industriels, la complémentarité entre ces différents médias. Du côté des créatures et agents, la question est celle du profilage des utilisateurs. L'on passe aujourd'hui des grands médias de masse à des médias beaucoup plus spécialisés, organisés pour des besoins personnalisés. Un problème spécifique se pose : si les technologies conduisent à modéliser non seulement les données contenues dans les programmes, mais le comportement des utilisateurs, cela aboutit à modéliser des classes d'utilisateurs et des classes de besoins. Jusqu'à quel point peut-on modéliser le comportement des utilisateurs ? Dans quelle mesure est-ce qu'en le modélisant on ne l'enferme pas dans une certaine attitude comportementale, en lui refusant des possibilités d'évolution ? Ce qui est important dans les médias, ce n'est pas simplement de satisfaire le public, mais de le faire évoluer culturellement, de lui apprendre à être toujours plus pertinent dans son utilisation des médias. En concevant les agents, il ne faut donc pas enfermer les utilisateurs dans des stéréotypes cmportementaux.

Pour ce qui est de la création numérique, il y a trois éléments majeurs. Dans le domaine de la création, la numérisation totale va changer de nombreux métiers. Les journalistes radios montent déjà eux-mêmes leurs sujets. Cela va poser des problèmes d'emploi, de perte de richesse dans le domaine des compétences, mais aussi dans le domaine de la formation tout en ouvrant de nouvelles possibilités aux professionnels de la création et de l'information. Par ailleurs, la création va devoir être multisupports, produire des programmes déclinables sur une grande variété de réseaux et de services. L'un des enjeux majeurs de la numérisation intégrale c'est de rendre compatibles les outils entre les professionnels du CD-Rom, du Webmastering, de la vidéo, des effets spéciaux et les diffuseurs. Toute ces chaînes vont s'interpénétrer progressivement. Le dernier point, c'est l'apparition de la house vidéo. Je suis convaincu que l'on va voir apparaître des créateurs de vidéo, non-professionnels, qui seront à l'origine de nouveaux mouvements créatifs, comme cela s'est passé pour la house music.

Comment voyez-vous l'avenir d'Imagina ?

L'avenir d'Imagina va consister à rendre sensibles les nouveautés, comme il a su rendre visible les images de synthèse, les choses étonnantes de ces dernières années. L'avenir d'Imagina, c'est de savoir lier une réflexion sur les évolutions techniques de très haut niveau avec une approche de création, de diffusion et de production. Imagina doit mettre en évidence l'impact des grandes mutations techniques sur les concepts mêmes de programmes, d'attitude comportementale, d'économie et d'apporter de l'intelligibilité dans un monde en pleine effervescence, et parfois en pleine confusion. Nous devrons montrer ce qu'il y a de nouveau dans une période où le nouveau est difficile à identifier clairement, mais où les acteurs économiques ont besoin d'avoir des visions prospectives. Imagina doit rester un lieu d'observation, de mise en situation, de synthèse de toutes ces grandes questions. L'autre aspect qu'Imagina a toujours mis en úuvre c'est celui des enjeux sociaux. Depuis 50 ans, les grands médias de masse ont profondément structuré le monde. Ils ont été l'un des principaux facteurs de la mondialisation. S'il y a une mutation très profonde, les conséquences sur le plan sociétal seront grandes. Imagina doit aussi permettre la lisibilité sur ce qui se prépare, aussi sur ce plan là.


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Page modifiée le: 6/3/98
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